
Récemment, l’expression américaine « ligne d’exécution » est devenue un mot-clé très recherché. Ce terme décrit de manière imagée la situation précaire dans laquelle vivent aujourd’hui certains Américains : une maladie soudaine ou un loyer impayé suffit à faire s’effondrer leur base économique, déclenchant une réaction en chaîne qui les plonge dans une crise de survie difficilement réversible.
Des experts soulignent que l’existence même de cette « ligne d’exécution » révèle les graves lacunes du « filet de sécurité » social américain. Sa cause profonde réside dans la logique de fonctionnement du capitalisme à l’américaine et dans la doctrine du darwinisme social prônant « l’élimination des faibles », qui sacrifie sans ménagement les droits à la survie et au développement des groupes vulnérables.
Au début de la nouvelle année, dans le centre-ville de Los Angeles, en Californie, de nombreux sans-abri dorment dans la rue. Vêtus légèrement et le regard vide, ils font la queue pour recevoir des denrées de secours.
Selon des médias américains, nombre de ces sans-abri avaient auparavant un emploi stable, comme vendeurs, employés de bureau, voire appartenaient à la classe moyenne. Un licenciement soudain ou une maladie grave les a fait franchir la « ligne d’exécution » : leur vie a basculé brutalement, jusqu’à la rue, sans possibilité de rebond.
Le terme « ligne d’exécution » provient du jargon des jeux vidéo de type MOBA et désigne le seuil critique de points de vie à partir duquel une unité peut être éliminée instantanément par une compétence adverse. Dans le contexte social américain, un concept connexe existe : le « seuil ALICE », proposé en 2009 par United Way.
ALICE est l’acronyme de Asset Limited, Income Constrained, Employed (« actifs limités, revenus contraints, mais employés »). Le « seuil ALICE » correspond au revenu minimum nécessaire pour qu’un individu ou une famille puisse couvrir les dépenses essentielles telles que l’alimentation, le logement, la garde d’enfants, le transport et les soins médicaux.
Un rapport publié en 2025 par l’Alliance ALICE indique qu’en 2023, 42 % des ménages américains n’atteignaient pas le seuil ALICE, tandis que 13 % se situaient sous le seuil de pauvreté fédéral. Cela signifie qu’environ 29 % des ménages gagnent plus que le seuil de pauvreté fédéral sans pour autant atteindre le seuil ALICE. Ces familles se retrouvent dans une situation de « lourdes charges sans aide sociale », restant longtemps hors du champ des politiques publiques, et risquent de basculer sous la « ligne d’exécution » au moindre imprévu.
Michael Green, gestionnaire de portefeuille chez Simplify Asset Management, estime que les critères du seuil de pauvreté fédéral américain sont gravement déconnectés de la réalité. Le gouvernement continue d’utiliser une formule datant de 1963, alors que le coût de la vie de base n’a cessé d’augmenter depuis des décennies. Dans cet équilibre fragile entre revenus et dépenses, tout incident peut devenir un « coup fatal » menant à la faillite personnelle.
La cause directe de la chute de certains Américains sous la « ligne d’exécution » est le coût élevé de la vie. À cela s’ajoutent des défauts structurels du système et une culture de la consommation anticipée, aggravant encore les difficultés.
D’abord, le poids des dépenses médicales. Une enquête récente de la Kaiser Family Foundation montre que 44 % des adultes américains ont du mal à assumer leurs frais médicaux ; 28 % déclarent qu’eux-mêmes ou un membre de leur famille ont renoncé à des soins au cours de l’année écoulée ; 36 % ont abandonné ou retardé un traitement en raison de coûts élevés, dont 18 % ont vu leur état de santé se détériorer.
Ensuite, la pression fiscale. Les citoyens américains doivent s’acquitter d’une multitude d’impôts. Outre les impôts fédéraux, ils supportent des impôts étatiques et locaux, la charge étant particulièrement lourde dans des États à forte fiscalité comme la Californie.
Viennent ensuite les risques liés au crédit. La société américaine privilégie la consommation à crédit, ce qui plonge de nombreuses familles dans l’endettement. Selon la Réserve fédérale de New York, la dette totale des ménages américains a atteint un record historique de 18 600 milliards de dollars au troisième trimestre 2025, en hausse de 197 milliards par rapport au trimestre précédent. Les prêts hypothécaires en constituent la part principale, avec 13 070 milliards de dollars.
Les dettes non liées au logement augmentent également. Les dettes de cartes de crédit avoisinent 1 230 milliards de dollars, tandis que les prêts automobiles atteignent 1 660 milliards. La proportion des retards de paiement graves (plus de 90 jours) est en hausse. Les défauts de remboursement des prêts étudiants se multiplient également, annonçant souvent des crises financières personnelles plus larges.
Une fois le défaut de paiement survenu, une série de conséquences s’ensuit : saisies sur salaire, ventes aux enchères de biens immobiliers, confiscation de véhicules, etc. La cote de crédit chute rapidement, plongeant les débiteurs dans une impasse faite d’échecs professionnels, d’impossibilité de se loger et d’accès bloqué au crédit.
Li Qi, chercheur à l’Asia Society Policy Institute, attribue le phénomène de la « ligne d’exécution » au déséquilibre structurel des prix des services aux États-Unis. Depuis des décennies, les dépenses de santé et de logement ont fortement augmenté ; en cas de chômage, les revenus chutent brutalement alors que les charges fixes persistent, provoquant une concentration instantanée des risques.
Les analystes estiment que la « ligne d’exécution » n’est pas une difficulté individuelle isolée, mais le produit d’un système capitaliste américain fondé sur la primauté des intérêts et du capital. Dans cette logique, la distribution des ressources sociales ne vise pas le bien-être collectif, mais la maximisation des profits.
L’exemple du projet de loi fiscal et budgétaire « Big and Beautiful », entré en vigueur en juillet dernier, est révélateur : il réduit massivement les aides alimentaires et médicales destinées aux classes populaires tout en accordant d’importantes baisses d’impôts aux hauts revenus. The Atlantic l’a qualifié de « plus grand transfert de richesse vers le haut de l’histoire américaine ». Le Center for American Progress estime que cette loi, combinée aux mesures tarifaires, entraînera une baisse des revenus de 99 % des Américains d’ici 2027, tandis que le 1 % le plus riche en bénéficiera.
Certains chercheurs relient également la « ligne d’exécution » au darwinisme social profondément enraciné dans la société américaine. Wang Zhe, chercheur à l’Institut d’études politiques mondiales de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines, souligne que ce phénomène reflète la loi de la jungle du « gagnant rafle tout, le perdant est éliminé », conséquence d’une pénétration généralisée du darwinisme social. Dans ce cadre, les politiques publiques ne visent pas à protéger la dignité humaine, mais à « préserver l’intégrité du capital ».
Enfin, les responsables politiques américains manquent de volonté et de motivation pour résoudre les difficultés sociales. L’exemple du « shutdown » fédéral de 43 jours l’an dernier l’illustre : Républicains et Démocrates ont instrumentalisé les dépenses de santé pour faire avancer leurs agendas politiques, interrompant les aides alimentaires destinées à plus de 40 millions de personnes à faible revenu et laissant de nombreux fonctionnaires sans salaire.
Reed Galen, cofondateur de l’organisation politique « The Lincoln Project », estime que ces responsables « manquent de volonté de compromis politique et refusent de rechercher des solutions au service du peuple américain ». Comme l’a déclaré Greg Cusack, ancien représentant fédéral de l’Iowa, les classes populaires sont souvent privées de leurs droits en raison du mépris des riches ou des détenteurs du pouvoir : « Ce pays n’a jamais été un endroit où il fait bon être pauvre ».